Lettre à ma mère

Maman,

Comme tout le monde, tu as été choquée par ce qui est arrivé à Charlie hebdo, par la volonté de détruire l’un des symboles de la démocratie : l’humour. Les dessins publiés ces dernières années dans ce journal étaient souvent à la limite du racisme, du sexisme, mais qu’on soit d’accord ou non avec leurs idées, personne ne mérite de mourir pour avoir utilisé des feutres, des crayons.

Tu réalises avec cet attentat que l’esprit de 68 est mort avec ces quatre dessinateurs. Mais il était mort depuis longtemps, depuis que la crise est arrivée. La jeunesse de 68 avait soif de liberté, besoin de quitter les carcans étriqués de la société forgée par des personnes qui ne comprenaient pas justement ce besoin de tout réinventer.

Mais là n’est pas le sujet de cette lettre. Tu nous as écrit pour nous expliquer que nous étions peut-être à une période charnière, où la France pourrait se relever et vivre avec l’autre, le respecter. Et notamment : « Petite application pratique : au niveau familial aussi, je souhaite que le respect de la pensée et du mode de vie de l’autre soit un point que j’aimerais vous voir acquis… »

En nous écrivant, je pense que pas un instant tu as songé que nous pouvions être blessé par cet email. Or, tu nous demandes d’accepter l’autre, son mode de vie tel qu’il est, mais as-tu pensé à ma douleur lorsque pendant 2 ans, ma mère a refusé de me parler ? Lorsqu’au bout de ces deux ans, blessée par l’homme et la femme que j’aimais, je me suis retrouvée seule, et que j’apprenais trop tard, que j’étais enceinte ? As-tu pensé à ce que j’ai pu ressentir en lisant cette phrase, où tu nous demandes de nous aimer, alors que tu refuses de m’accepter pour ce que je suis ? Car non, cette histoire à la fois magnifique et douloureuse n’était pas une expérience de jeunesse, je suis toujours capable d’aimer une personne au-delà de son sexe. As-tu idée de ce que j’ai pu vivre pendant ces deux années où tu étais absente car je ne correspondais pas à l’idée que tu avais de moi? Cette blessure est toujours là, en moi, je n’ai jamais su te pardonner, mais j’ai appris à aller au-delà parce que je préfère avoir une mère qui ne m’aime pas totalement que vivre sans mère. As-tu imaginé ma crainte lorsque j’ai commencé à revivre avec cette épée de Damoclès sur la tête : seras-tu à nouveau capable de m’abandonner ?

Ma sœur et moi sommes très différentes, trop peut-être, et je ne t’ai jamais réellement dit pourquoi je préférais couper les ponts avec ma sœur : car il est plus facile pour moi de ne plus avoir de sœur que de ne plus avoir de mère. Elle ne comprend pas que j’ai eu recours à un IVG, elle a manifesté contre moi, pour m’empêcher de vivre heureuse si jamais la vie avait fait que j’aime quelqu’un qui ne rentre pas dans sa norme. Et son choix m’a blessé davantage que ce je pensais, et comme il est toujours difficile pour moi de détester quelqu’un, j’ai choisi de me protéger, d’arrêter d’être souvent blessé par son raisonnement. Peux-tu comprendre ce besoin ? Tu me connais, tu connais mon cœur d’or, tu sais que je ne peux réellement détester quelqu’un (puisque j’ai su pardonner à mon ex de m’avoir quitté), mais parfois, je dois me faire violence pour ne plus être blessée.

Tu nous demandes de vivre en harmonie les uns avec les autres, et moi, cela fait 7 ans que je me demande si au nom de la tolérance, nous devons tolérer l’intolérance. Cela fait 7 ans que je me demande comment vivre avec une mère et une sœur qui ne m’acceptent pas totalement, ou qui désapprouvent certains traits de ma personnalité. Te souviens-tu de ce que tu disais à Papa lorsque je me suis retrouvée seule ? Alors oui, j’ai été blessée par cette simple phrase, car j’ai eu l’impression que tu nous demandais davantage que tu étais capable de faire. Peut-être ce choc ressenti avec Charlie Hebdo pourrait-il t’être salutaire, peut-être pourras-tu alors comprendre et accepter pleinement ta fille, qui a une blessure ouverte depuis si longtemps.

Cette lettre, difficile à écrire, est encore plus dure à transmettre : en aurais-je un jour la force ? Car c’est faire un pari très difficile : te perdrai-je définitivement ou sauras-tu m’accepter pour ce que je suis ? Saurais-je te la transmettre ? Je n’en sais encore rien…

Rendez-vous sur Hellocoton !

No Comments

Leave a Comment